Le journaliste Jean-Pierre Denis victime de la censure de Libé pour avoir posté son avis sur la «détresse psycho-sociale»

Nous reproduisons ci-dessous le post Facebook de Jean-Pierre Denis, journaliste spécialiste des religions, poète et directeur de la rédaction de La Vie entre 2006 et 2020. Il y raconte comment Libé a censuré un de ses posts sur la Loi bioéthique, devoir renoncer, sans jamais s’excuser auprès de lui.

« Chers amis, il m’est arrivé une drôle d’histoire. Une histoire qui m’a complètement stupéfait, au point que j’ai mis plusieurs jours à réagir, alors même qu’elle vient confirmer tout ce que je redoute depuis des années. Je vous raconte… Et pardon si c’est un peu long, je crois que chaque détail est important. »


1/ Le post d’origine

Tout a commencé le plus tranquillement du monde. Samedi, j’ai posté une petite photo. Pornographique? Violente? Choquante? Pas du tout! J’ai simplement diffusé… un document officiel. Il s’agit d’un article de la loi dite de bioéthique que l’Assemblée nationale venait d’adopter nuitamment (voir la capture d’écran ci-dessous).

Ce minuscule bout de travail législatif serait passé inaperçu si Pierre Jova ne l’avait mentionné dans La Vie et… si je n’avais fait mon post. Il s’agit en fait d’un «cavalier», un de ces texticules que des groupes de pression, ou parfois le gouvernement lui-même, rajoutent en marge de tel ou tel projet de loi bien qu’il n’entre pas vraiment dans l’objet de celle-ci. En l’occurrence, l’amendement socialiste inscrit la «détresse psycho-sociale» comme motif légal d’interruption médicale de grossesse.


2/ La libre opinion

Mon post était assorti d’un petit commentaire. Je disais craindre que l’inscription dans la loi d’une notion aussi vague ne permette progressivement de contourner le délai légal de l’IVG en passant par la voie de l’interruption médicale de grossesse, qui peut avoir lieu jusqu’au terme. On peut ne pas partager mon inquiétude, mais elle était exprimée en termes particulièrement modérés et en tous cas elle relève de la libre opinion.


3/ Courageux anonymes

Par un canal que je ne connais pas et sans que j’en sois averti, mon post a été dénoncé à Libération par un courageux anonyme, effrayé que je révèle la vérité. Il faut savoir que cet ancien quotidien libertaire, n’étant pas à un reniement près, exerce désormais un service de censure mercenaire appelé pompeusement et en bon français «Checknews» (sic). Le fait est que tous ceux qui ont partagé mon post ont reçu un avertissement de Facebook en forme de marque d’infamie gravée au fer rouge: « Information partiellement fausse – vérifié par des médias de vérification (re-sic) indépendants (re-re-sic) ». On les invite à «en savoir plus» en lisant… Libération !


4/ Un média mercenaire des GAFA

C’est d’ailleurs ainsi que je l’ai appris lundi dernier, par des lecteurs indignés. Car sur ma page, Facebook ne m’a averti de rien. Et Libération, qui a une curieuse conception de la vérification, s’est bien gardé de me contacter avant de commettre son forfait. Passons sur ce journalisme «indépendant» stipendié par les GAFA et sur ces « vérificateurs de vérification » qui jugent « partiellement faux »… le cliché d’un texte de loi qui se trouve sur le site de l’assemblée nationale.


5/ Quelqu’un de modéré, modéré

A ce stade, comme ce post sera partagé, il n’est peut-être pas inutile de rappeler qui je suis et quelles sont mes positions. Formé spirituellement chez les cathos de gauche et politiquement dans le moule rocardien, je suis intellectuellement quelqu’un de modéré, autrefois on aurait dit social-démocrate, peut-être un peu démocrate-chrétien sur les bords quand je suis pris d’incontrôlables démangeaisons conservatrices. Par ailleurs, comme la plupart des catholiques je ne suis pas opposé à la loi Veil. En revanche, je juge que son équilibre a été perdu au fil des réformes successives, et j’ai combattu comme une inquiétante censure la création du «délit d’entrave». De «moindre mal» à l’époque de Simone Veil, l’avortement est devenu progressivement à la fois un totem et un tabou. Enfin, loin d’être un idéologue commentant ce qu’il ignore, je sais de quoi je parle, connaissant très bien, personnellement et professionnellement, la problématique de l’IMG.


6/ Facebook retire secrètement son avertissement

Devant la vague d’indignation sur les réseaux sociaux, et au bout de 48 heures particulièrement pénibles pour moi, Facebook vient et de retirer son avertissement, me rendant ainsi justice et raison. Mais toujours sans m’avertir. Et sans avertir non plus les internautes qui avaient reçu le message diffamatoire. Et sans s’excuser du tort qui a été fait à ma réputation. J’attends aussi, bien évidemment, les excuses de Libération, qui pour l’instant ne reconnaît qu’une «maladresse» et me le fait courageusement savoir par un webmaster anonyme. Titulaire de la carte de presse n° 75770 depuis environ 27 ans, directeur d’un grand hebdo pendant quatorze ans, je me suis senti sali. La diffusion de l’avertissement de Facebook auprès des personnes qui avaient partagé mon post est attentatoire à ma réputation et je pourrais envisager de demander réparation. Que ces mercenaires de la censure se disant journalistes se contentent pour l’instant de mon confraternel mais insondable mépris.


7/ « Il va falloir se battre »

A tous ceux qui m’ont spontanément soutenu depuis deux jours, un immense merci. Il va falloir se battre. La liberté d’expression va de moins en moins de soi, et pas seulement dans les «démocraties illibérales», cet improbable et inquiétant oxymore. Désormais, même l’énoncé de faits exacts, assortis le cas échéant d’un commentaire très modéré, peut vous exposer à de réels ennuis.


Conclusion

Dans l’un des pays les plus démocratiques qui soit, la France. Et avec la complicité de certains médias, ce qui est proprement atroce. J’observe depuis plusieurs années, et je l’ai souvent écrit dans mes éditos de La Vie, la montée de cette double pulsion liberticide. Les Torquemada et les Tartuffe d’aujourd’hui ne sont plus dans l’Eglise. Hélas, ils n’ont pas disparu. Les voici qui officient dans les médias ou sur les réseaux sociaux.
D’un côté, le trumpisme, cette horreur. De l’autre, une censure par intimidation, au nom de la pureté d’opinion ou du politiquement correct, et ce bien au-delà des cercles gauchistes.

« L’autocensure est devenue la norme » (Bari Weiss, ex journaliste du New York Times)

Nos libertés sont désormais prises en étau. Ecrasées par les Poutine, les Xi Jimping, les Erdogan, elles sont désormais minées au nom du progrès. Dans beaucoup de grands journaux, le résultat se fait sentir, comme le dit avec lucidité Bari Weiss, une journaliste centriste comme moi, qui a dû démissionner d’un grand quotidien réputé libéral, le New York Times. (L’Express, 15/07/2020) «L’autocensure est devenue la norme» explique-t-elle à propos des Etats-Unis, et je pense que la France n’échappe pas à ce danger. Ceci alimente évidemment le scepticisme du public, qui se défie de plus en plus des médias et tombe dans les pièges du populisme. Spirale dramatique. Pressés d’agir contre «la haine» les réseaux sociaux tapent désormais à tort à travers. J’en ai fait les frais. C’est sidérant mais c’est ainsi. Le coup tombera sur d’autres. Des jours difficiles attendent les amis de la liberté. Courage et amitié à tous.

Lire aussi : l’article de Koztoujours qui revient sur la censure par Libé
La pétition du manifeste pour la liberté d’expression

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