Sibeth Ndiaye: Il y a le bon et le mauvais article

La porte-parole Sibeth Ndiaye a présenté hier une nouvelle partie du site du gouvernement censée lutter contre les fake news dans le domaine du Covid-19, il regroupe les articles desintox de quelques médias très précis (5 pour l’instant) qui dédouanent systématiquement le gouvernement sur des points extraordinairement précis voires dérisoires. La réaction des journalistes et universitaires ne s’est pas faite attendre.


Pour Judith Waintraub, journaliste au Figaro:

« Il est super le nouveau site de l’agence Tass (NDLR: Agence de propagande de la Russie Soviétique), il propose même une sélection d’articles approuvés »
(…) « Le comble c’est d’avoir intitulé une rubrique « informations officielles ». Pourquoi celle-là et pas les sept autres ? Mystère ! » (Twitter, 30 avril 2020)

Pour Anne-Cécile Juillet, journaliste au Télégramme, même son de cloches :

« Un gouvernement, c’est fait pour gouverner. Un journaliste, c’est fait pour informer (ie. recueillir, vérifier, recouper, publier). Chacun sa place, et les vaches seront bien gardées. » (Twitter, 30 avril 2020)


Pour Laurent de Boissieu, journaliste à la Croix, c’est un « procédé scandaleux » (Twitter, 30 avril 2020)

Pour Christian Delporte, professeur d’histoire contemporaine à Versailles:

« Qu’est-ce que c’est ce pays où le gouvernement décrète que seuls 5 médias sont fiables? » (Twitter, 30 avril 2020)

Enfin, le député Eric Cioti ironise,

« Qui de mieux placée pour en parler que l’experte ministérielle en fake news Sibeth Ndiaye qui jurait aux Français il y a encore quelques semaines que les masques ne servaient à rien ? » (Twitter, 30 mars 2020)


Le contrôle de la Presse, une obsession macronienne

Cette initiative gouvernementale qui tombe en pleine polémique sur les masques connait un précédent dont le grand public n’est pas forcément averti, il s’agit de la loi « contre les fake news » de 2018, expression américaine que Donald Trump à contribuée à populariser dans ses points presse face à une presse majoritairement hostile.

Dès 2018, le gouvernement français a porté une loi contre la manipulation de l’information, adoptée par l’Assemblée en novembre 2018 et promulguée dans la foulée. Depuis, d’autres pays comme l’Allemagne ou la cité-état de Singapour ont promulguées des lois du même ordre. Le texte s’applique aux plateformes ayant plus de 5 millions de visiteurs uniques par mois ou percevant de fortes recettes publicitaires, et aux chaînes de télévision par l’intermédiaire du CSA. Particulièrement applicables 3 mois avant des élections nationales, elle vise à responsabiliser les plateformes sur la véracité de leur contenu.
A l’époque, elle a été combattue par des parlementaires de tous bords, notamment par le Groupe Les Républicains au Sénat, par la voix de son rapporteur Christophe-André Frassa, qui s’interroge :

« Pourquoi légiférer, alors qu’il n’y a pas eu d’évaluation préalable des dispositifs existants ? et que la loi du 29 juillet 1881, dans son article 27, réprime déjà la diffusion de nouvelles fausses ou mensongères? »


Les fake news, c’est eux!

Au catéchisme du gouvernement, nous répondrons par une parole d’évangile :  

« Pourquoi vois-tu la paille qui est dans l’œil de ton frère et n’aperçois-tu pas la poutre qui est dans ton œil à toi ! » (Évangile de Luc, 6, 41)

En matière de scandales de communication, le mandat de Macron fait carton plein et la succession en catastrophe de Ndiaye à Griveaux a encore augmenté son intensité.

En effet, dans ce domaine au moins, le gouvernement a une longueur d’avance sur ses contempteurs. Parmi les infox les plus spectaculaires et les plus récentes, on peut citer cette célèbre mystification au plus haut niveau de l’Etat le 18 juillet 2018, Ismaël Emelien, conseiller spécial du Président a créé un compte Twitter anonyme sur lequel il a diffusé une vidéo anonyme et illégale pour nuire à la réputation d’un couple qui a été pris à partie par Alexandre Benalla. Lire : Quand l’Elysée fabrique une fausse information (France Inter)

On a pu relevé la perle de Sibeth Ndiaye dans une enquête consacrée à la communication «verrouillée» de l’Elysée dans l’Express du 12 juillet 2017 : «J’assume de mentir pour protéger le président de la République». En guise de démenti, elle indiquera qu’il s’agissait uniquement d’un détail de la vie privée du Président et non de son action, en l’occurence une partie de tennis jouée par le Président la veille des législatives (Libération). Est-ce logique d’employer le verbe mentir pour une simple partie de tennis? C’est un drôle de revers!

Autre exemple, l’auto-glorification mensongère des applaudissements de Macron venant à l’Hôpital du Kremlin-Bicêtre en pleine crise. En réalité, le compte officiel de l’Elysée s’est borné aux quelques secondes au début de la vidéo où l’on comprend à peine que c’est une représentante du personnel (prenant à parti le président dans le bout de phrase juste avant) qui demande d’applaudir les soignants et non l’inverse. L’effet obtenu, d’un président applaudi par des dizaines de soignants, devait être tellement satisfaisant pour l’Elysée qu’il a refusé de répondre aux sites de fact-checking.


Un pouvoir « bunkerisé »

Pour Arnaud Benedetti, professeur en communication, le pouvoir s’est enfermé dans un bunker depuis le début de la crise:

« Tout se passe comme si, loin d’accepter son erreur et de la reconnaître, seul moyen de desserrer le doute quant à la parole officielle, le pouvoir bunkerisait sa com’, se précipitait dans une fuite en avant, s’enfermait dans une escalade du déni ». (…) L’administration fédérale aux USA savait dès 1965 qu’elle avait perdu la guerre au Vietnam, mais elle a préféré mentir à son opinion. C’est un peu la même chose avec la pénurie des masques qui n’a pas fini de fragmenter la réputation de l’exécutif et de démonétiser sa parole. (Le Figaro)

Chacun sait qu’on en veut moins à un homme qui reconnait ses erreurs qu’à quelqu’un (fusse-t-il premier ministre) qui s’embourbe dans celles-ci.

Ce déni a trouvé un exutoire dans la chasse à la pensée contraire. Ainsi, Edouard Philippe, lors de la présentation de sa stratégie de déconfinement, s’en est pris aux critiques de son action ciblant les réseaux sociaux et les commentateurs s’exprimant dans la presse :

«Les «commentateurs ayant une vision parfaitement claire de ce qu’il aurait fallu faire selon eux à chaque instant». » (…) «La modernité les a souvent fait passer du café du commerce à certains plateaux de télévision ; les courbes d’audience y gagnent ce que la convivialité des bistrots y perd, mais cela ne grandit pas, je le crains, le débat public», «réseaux pas très sociaux mais très colériques, d’immédiateté nerveuse».

Au delà du fait que les français passent plus de temps que d’ordinaire devant leur télévision pour écouter des apprentis épidémiologistes, Benedetti cite l’historien du droit Jacques Ellul qui écrivait que le «propagandé» est souvent plus instruit que la moyenne, plus assis socialement aussi car il trouve dans une certaine forme de propagande intellectuelle des réponses à ses angoisses existentielles et à sa volonté de comprendre un monde qui lui échappe.


De la haine du mensonge à la haine d’être contredits

En plus de dévoyer la vérité, le Président et son entourage ne supportent plus l’accompagnement des journalistes comme s’en est plaint Yohann Usai, journaliste politique de CNEWS, en charge de Matignon:

« Emmanuel Macron ne veut plus de journalistes dans ses déplacements. Par contre des journalistes à l’Elysée pour assurer la communication y’a pas de problème »… (Twitter, 9 avril 2020)

Ce témoignage a un relief particulier quand on sait que la France arbore une pitoyable 34ème place au Classement international de reporters sans frontières deririère des pays comme la Namibie, la Lituanie ou le Ghana (Source)


Une infantilisation généralisée

L’initiative de NDiaye, pour ridicule qu’elle soit (ainsi on trouve au milieu des articles sur le COVID19 un article sur le tabassage d’un homme noir par des asiatiques), prend appui sur l’angoisse des français dans la période actuelle et aboutit à une infantilisation de la communication du gouvernement. Mais ce fléchage de l’information ne remplit-il pas aussi une peur en retour des actions judiciaires en cours?

« Il y a une pression pénale sur les ministres, qui les pousse à surcommuniquer pour certains. Ils savent qu’ils vont finir par être convoqués devant la cour de justice de la République, comme témoins ou accusés. Donc ils commencent à jouer aussi une carte personnelle ». (un membre du gouvernement cité par Le Figaro)

Benedetti conclut sa passionnante interview au Figaro ainsi : « À l’heure du maelström numérique, de l’infosphère aussi volumineuse que piégeante, l’instrumentalisation de la com’ est devenue un exercice presque désespéré. » Aussi vrai qu’on est en guerre selon l’expression célèbre de Macron, « On fait la guerre avec le désespoir de ceux qui ne veulent pas la faire », pour citer Albert Camus.

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