Georges Pompidou, une vie au service de la modernisation de la France (3/5)

Chaque semaine, Jean-Paul Delbert, journaliste, vous propose de découvrir une tranche de vie de Georges Pompidou (1911-1974). Cette semaine, retraçons son parcours, de son travail de l’ombre pour pacifier l’Algérie à sa candidature après le départ du Général de Gaulle, en passant par l’épreuve de Mai 68. Bonne lecture!

Lire: La deuxième partie du portrait

Au moment des événements de 1958, le Général revient aux affaires de l’état et, le 1er juin, il demande à Pompidou de devenir directeur de cabinet à l’Hôtel Matignon. Celui-ci renonce momentanément à ses fonctions à la banque Rothschild. Merry Bromberger écrit dans Le destin secret de Georges Pompidou, (1965, Fayard):

« Mme Pompidou et sa soeur sont désemparées. Le retour de Georges à la vie publique, c’est la fin de la vie heureuse, des week-ends familiaux, des sorties, des vacances… »

Officiellement, il occupe un poste de second plan ; en réalité, il dispose d’une autorité exceptionnelle, car il parle au nom du Général. L’observateur peut concevoir que le jour où ces deux hommes se sont rencontrés, ils se sont imposés l’un à l’autre parce qu’ils se complètent.

Pompidou participe au redressement financier de 1958 opéré par le Général et Antoine Pinay; il organise le référendum constitutionnel et prépare les élections. Il y aura 76% de OUI en faveur du Général qui sera élu Président de la République le 21 décembre 1958.
Quand le chef de l’état, le 8 janvier 1959, descend les Champs-Elysées pour se rendre au palais de l’Elysée, à ses côtés se trouve Georges Pompidou. Au moment où se constitue le ministère, celui-ci refuse les Finances et il retourne à la banque Rothschild. Si le Président de la République le désigne pour siéger au Conseil Constitutionnel, il en refuse le traitement.


L’Algérie et le poste de Premier ministre

Nous sommes en pleine guerre d’Algérie, et en 1961 le Général lui confie une mission très délicate : elle consiste à renouer des relations avec le gouvernement provisoire algérien. Le Président de la République a lancé avec succès le référendum du 8 janvier 1961 qui approuve la politique d’auto-détermination de l’Algérie. L’envoyé du gouverne-
ment rencontrera à Lucerne, le 20 février 1961, les représentants algériens, et il rapportera à Paris l’assurance de conversations ultérieures possibles. Celles-ci se dérouleront à Evian et aboutiront au cessez-le-feu du 18 mars 1962.

Après, il y a le putch des généraux à Alger, l’insurrection, les affaires Salan, Challe et Jouhaux qu’on ne peut raconter dans le détail. Puis le 8 avril 1962 a lieu le référendum triomphal pour une Algérie indépendante. A la surprise générale, Pompidou remplace Debré comme Premier Ministre le 12 avril 1962. Très vite, le nouveau chef du gouvernement maîtrisera la tribune de l’assemblée, comme il s’accoutumera à la télévision où il parle sans éloquence de parade. Il s’impose aux Français par sa bonhomie et par la solidité de son personnage, et il leur apparaît comme un ministre de détente, si l’on peut dire, après l’épuisante guerre d’Algérie.

Cependant les difficultés surgissent à cause du désespoir des Français d’Algérie, de la lutte qu’il doit mener contre le terrorisme de l’O.A.S. S’il applique strictement les accords politiques, il se préoccupe dans le même temps de l’accueil en métropole des rapatriés.

En raison des rebondissements de cette guerre, il risque de mourir tous les jours. Par deux fois, on voudra l’assassiner. L’attentat du Petit-Clamart contre le Général a lieu le 22 Août 1962. Pour consolider le pouvoir gaulliste que les circonstances rendent fragiles, le Premier Ministre demande que le Président de la République soit élu au suffrage universel. Une réforme constitutionnelle fondamentale garantira la pérennité des institutions, mais le gouvernement doit affronter, le 5 octobre, un parlement fort divisé et il subira une motion de censure. Pompidou démissionne le lendemain, mais le Général le
maintient au pouvoir jusqu’au 27 novembre. Dès le 28 novembre, il redevient Premier Ministre. Ajoutons que, dans l’intervalle, le référendum du 28 octobre suivi des élections législatives des 18 et 25 novembre 1962 ont été des succès pour les gaullistes.


Le grand horloger de l’économie française

A l’intérieur, le premier Ministre est confronté à des conflits sociaux et au malaise paysan. Il décide, en 1963, un plan de stabilisation et s’efforce de rénover les structures économiques tout en exécutant la politique décidée par le Général. Si le chef de l’Etat veille principalement sur la politique extérieure de la France, Pompidou, lui, se consacre aux problèmes des Français, aux affaires économiques, financières et sociales, ce qui ne l’empêche pas d’être associé à la stratégie planétaire dont se préoccupe l’Elysée.

Le Premier Ministre estime que la France doit s’industrialiser, s’équiper, et il se lance dans la politique d’aménagement du territoire. Il a mesuré tout le retard accumulé et il redoute la concurrence allemande et japonaise. Pour lui, le niveau de vie des Français est lié à une modernisation de notre appareil de production. Il ne s’aveugle point dans une position ultra-nationaliste, et en matière d’informatique, par exemple, il comprend que sans l’aide de la technologie américaine l’informatique ne se développera pas dans notre pays. Donc, ce prévoyant modernise l’industrie française, ce qui représente un travail de longue haleine. Selon lui, une décentralisation industrielle s’impose.

A ses côtés, il rassemble toutes les administrations dont dépendra en partie l’avenir du pays: plan, recherche scientifique, district de Paris, tourisme, promotion. Sous son impulsion se crée le F.I.A.T. (Fonds d’Intervention pour l’Aménagement du Territoire). Le plan doit rester élastique et revisable, discuté, mais non imposé. La France mérite une grande industrie ; il faut donc concentrer les entreprises afin de les rendre compétitives.


Satisfaire la France des villes et la France des champs

Charles de Gaulle a dit: « Pas de grand pays sans une monnaie stable ». A la suite de la hausse des prix, en août 1963, naîtra un plan de stabilisation pour juguler l’inflation. Le Premier Ministre recherche pour la masse des salariés la baisse du coût de la vie par une production modernisée à prix réduits. Il devra subir des périodes de grèves importantes, en particulier dans les houillères. Si certaines revendications étaient justifiées, les grèves-surprises soulèvent la colère du public. L’Agriculture bouge aussi. La récolte est trop belle, et voilà que les paysans se déclarent ruinés par l’abondance qu’ils ne peuvent commercialiser. Le gouvernement fait alors voter, en 1963, une loi d’application de la loi programme agricole de Debré qui accorde aux paysans des privilèges importants. Dans l’industrie, malgré la grogne de quelques syndicats, c’est l’extension des congés payés à quatre semaines.

En février 1964, la publication du rapport Massé indique le désir du gouvernement de lutter contre la détérioration des rapports entre l’Etat-patron et ses salariés, et de poursuivre une politique des revenus. En décembre 1964, c’est l’accord difficile sur le prix du blé européen et la création, à Bruxelles, du marché commun agricole, seul espoir pour trouver un débouché à la surabondance de nos produits. Cette année s’achève et pour la première fois depuis cinquante ans le budget de la France est équilibré. On dresse un calendrier en vue d’une série de mesures pour donner de l’air aux entreprises, et notamment pour celles touchées par le plan de stabilisation ; on élargit le crédit bancaire et on baisse le taux de l’escompte. Les facilités sont accrues pour le crédit automobile.


Un enseignement moderne pour une époque moderne

Le chef du gouvernement s’attaque à la rénovation de l’enseignement et ses vues sont pratiques. En 1965, il y a 9 millions d’étudiants soit quatre millions de plus qu’en 1939. Facultés, collèges, écoles communales éclatent. Un effort considérable s’impose. L’Etat dépensera un million d’anciens francs chaque jour pour construire de nouveaux locaux, pour fournir les équipements indispensables. Entre 1964 et 1965, trente mille postes d’enseignants sont créés :

Je ne crois pas qu’on puisse discuter l’importance de l’effort accompli par la Ve République. Il suffit pour cela de parcourir la France, qu’il s’agisse de Paris ou des ensembles de Rennes, Grenoble, Toulouse, Reims, Clermont-Ferrand, Orléans, Poitiers, Caen, etc., qu’il s’agisse de la multiplication des lycées classiques, modernes ou techniques. (Georges Pompidou, Le Noeud Gordien, Plon, page 82)

Le budget de l’Education atteint, en 1958, 4,5 milliards. En 1968, il sera très augmenté et le budget de l’équipement passera de 250 millions à plus d’un milliard. De 1962 à 1968, son gouvernement crée 180.000 emplois à l’Education nationale, ouvre 55.000 classes primaires et 1.500 établissements du second degré. Si l’enseignement primaire est excellent à la base, il veut que le secondaire soit accessible à tous. Il y aura en troisième un examen d’orientation selon la capacité des élèves. Les uns suivront les cours des lycées et facultés traditionnelles, les autres iront dans des lycées et facultés techniques. Avec sa compétence en la matière, il revitalise les facultés traditionnelles. II n’oublie pas que nos jeunes gens devront se battre dans le Marché Commun pour gagner leur vie. D’où ses conceptions modernistes. Grâce à cette réforme fondamentale, l’élève du collège technique sortira ouvrier spécialisé, chef d’atelier ou, par exemple, directeur de laboratoire….


La Gauche se rebiffe et la sortie de Mai 68

A la fin de 1965, le Général de Gaulle est réélu Président de la République. Il reconduit le Ministère Pompidou le 8 janvier 1966. Déjà l’opposition de la gauche se concerte pour les élections législatives de mars 1967. Les gaullistes perdront des sièges, mais garderont la majorité absolue. Quant à Pompidou, il est élu deputé du Cantal le 6 avril. A l’Assemblée, l’opposition renforcée attaque le gouvernement qui a demandé des pouvoirs spéciaux afin de prendre par ordonnances des mesures d’ordre économique et social. Si deux motions de censure sont repoussées par l’Assemblée, le Sénat, le 2 juin 1967, rejette les pouvoirs spéciaux.

Arrivent les fameux événements de Mai 1968. Seul de tous les politiques, Pompidou ne perd pas son calme; il joue un rôle déterminant et courageux dans la reprise en main du pouvoir après les échauffourées de Saint-Michel, l’occupation de la Sorbonne et le départ inopiné du Général pour Baden. Et c’est lui, en diplomate clairvoyant, qui demande la réouverture de la Sorbonne.

Ainsi, le 16 juin 1968, le Premier ministre se trouve à Murat dans le Cantal pour sa campagne électorale, lorsqu’un coup de téléphone du ministre de l’Intérieur lui annonce que la Sorbonne avait été fermée.

«Il fallait que cela se fasse. Dans quelques jours, lorsqu’elle aura été nettoyée, la Sorbonne sera rouverte aux étudiants et aux enseignants.» (Georges Pompidou aux journalistes, le 16/06/1968, Institut Pompidou)

Durant la crise, il prononce les paroles apaisantes, favorise les amnisties qui éviteront que le sang ne coule dans Paris; c’est lui qui obtient les difficiles accords de Grenelle du 27 mai 1968. Pompidou a montré dans la tempête, et on ne le redira jamais assez, sa capacité d’homme d’Etat.


Une « passation » non dénuée de passion réciproque

Il n’empêche qu’au lendemain des élections qui marquent le triomphe de l’ère gaullienne, il démissionne de son poste, remplacé à la tête du gouvernement, le 10 juillet 1968, par Maurice Couve de Murville. Cet effacement volontaire lui vaut cette lettre du Général qui prouve l’union entre les deux hommes :

Le respect que j’en éprouve, est d’autant plus grand que, dans l’oeuvre considérable accomplie par les Pouvoirs publics, en tous domaines, au cours de vos fonctions, votre action a été exceptionnellement efficace et n’a cessé de répondre entièrement à ce que j’attendais de vous et des membres du gouvernement que vous dirigiez. Cela a été vrai, en particulier, lors de la crise grave que le pays a traversée en mai et juin derniers. Tel a été, d’ailleurs, le jugement du peuple français à ce sujet, ainsi qu’il vient de le marquer par les dernières élections. Là où vous allez vous trouver, sachez, mon cher ami, que je tiens à garder avec vous des relations particulièrement étroites. Je souhaite, enfin, que vous vous teniez prêt à accomplir toute mission et à assumer tout mandat qui pourraient vous être un jour confiés par la Nation. (Pour rétablir une vérité, p. 242).

Après ces lignes chaleureuses et prophétiques, comment pourrais-je croire les journalistes qui brodent sur les rapports soi-disant détériorés entre le Chef de l’Etat et celui qu’on appelle déjà son « dauphin »? A qui de Gaulle confie-t-il la première copie de son testament, sinon à Georges Pompidou?

A la suite du résultat négatif obtenu lors du référendum d’Avril 1969, à propos du Sénat, le Général se retire de la vie politique.

Georges Pompidou se présente aux élections présidentielles, le 30 avril 1969:

Le Général l’adoube avec enthousiasme :

« Après ce que je vous ai dit maintes fois naguère et ce que j’ai déclaré publiquement, vous êtes certainement fondé à croire que j’approuve votre candidature. Je l’approuve en effet. Il est archinaturel et tout à fait indiqué que vous vous présentiez. J’espère donc vivement votre succès et je pense que vous l’obtiendrez. » (Ibidem, p. 287)

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