Scandale des masques : quand la gestion du stock vire au carnaval

« Dans les crises politiques, le plus difficile pour un honnête homme n’est pas de faire son devoir, mais de le connaître. » (Louis de Bonald)

Même s’il semble que tout ait été dit ou écrit sur le scandale des masques, il reste quelques zones d’ombres à éclaircir. Sans trop espérer des commissions d’enquête Parlementaires, celle du Sénat démarrant en juin quand les français auront la tête aux (ou des) vacances d’été, celle de l’Assemblée Nationale se terminant de la même manière que celle de l’affaire Benalla, faisons-en le pari, pour y voir plus clair, il faut se fier aux acteurs qui ont été ou sont encore au coeur du réacteur du dispositif sanitaire français.

Dans une enquête très fouillée du journal Le Monde du 8 mai 2020, nous arrivons à comprendre l’histoire de la stratégie de l’Etat en matière de gestion de crise sanitaire depuis une dizaine d’années. Parmi les éléments les plus récents de la polémique sur les masques, notons la destruction d’une quantité effrayante de masques jusqu’à la dernière semaine du mois de mars. Il faut s’imaginer Edouard Philippe, au moment où les services d’urgence poussent les murs des hôpitaux, demander l’arrêt de toute urgence de la destruction par le feu de milliers voire de millions de masques. Si le Président Macron avait félicité ses députés d’être des amateurs, il en va de même pour ses ministres, dont l’impréparation le dispute à l’inconséquence. Se représente-t-on, en pleine « guerre » comme le Président, l’a désigné, un changement de ministre de la Santé au moment le plus critique de la crise du coronavirus?


Sous Macron, le stock des masques a été divisé par 6!

Le schéma ci-dessous indique la diminution des stock d’État entre 2009 et mars 2020. Si l’on considère que le chiffre raisonnable est de 1 milliard de masques en stock en cas de pandémie, la situation est alarmante depuis 2013 et absolument effrayante depuis 2018. Et pourtant, nous allons le montrer, par une sorte de conjuration du malheur, nos chers responsables sont comme soeur Anne dans le Conte de Perrault, La Barbe bleue, ils n’ont rien, mais alors rien, vu venir.

Ce chiffre de 1 milliard a été confirmé, en mai 2019, par le Haut Conseil de Santé Publique (HSCP) dans un avis qui lui avait été demandé par le DGS Benoit Vallet en… novembre 2016!

« La constitution d’un stock devrait être considérée comme le paiement d’une assurance que l’on souhaite malgré la dépense, ne jamais avoir besoin d’utiliser, elle ne saurait être assimilée à une dépense indue (…) en cas de pandémie, le besoin en masques est d’une boîte de 50 masques par foyer, à raison de 20 millions de boîtes en cas d’atteinte de 30% de la population« ,

Cette jauge représente bien 20 millions fois 50 = 1 milliard!
En 2010, face au danger de la pandémie de grippe A, la ministre de la Santé de l’époque Roselyne Bachelot, avait commandé des stocks importants de masques, plus de deux milliards, on lui avait alors reproché de gaspiller l’argent de l’Etat car en plus des masques, il y avait le coût des vaccins quasi inutilisés et des traitements…. Aujourd’hui, Roselyne Bachelot reçoit des messages d’excuses de ces mêmes accusateurs, voire même des couronnes de lauriers, de la part de ceux qui sont pour la plupart passés dans la majorité depuis.

Le moins que l’on puisse dire, c’est que ce principe de précaution n’a pas été maintenu.


Destruction de masques : deux sons de cloches différents

Éric Ciotti a interpellé le Ministre de la santé ce 7 mai 2020 à l’Assemblée Nationale sur la destruction de millions de masques en pleine épidémie. Comme Édouard Philippe, il a répondu que ces masques étaient largement périmés et inutilisables et s’est permi ce trait d’humour, qui ne fait certainement pas rire le personnel hospitalier :

«Des masques moisis, inutilisables, dont les critères de filtration et de respirabilité font que vous ne les donneriez même pas à votre lapin nain» (Olivier Véran, 17/03/2020)

Reste que la question sous-jacente est pertinente: pourquoi reste t-il seulement 117 millions de masques en mars 2020?

Faisons les comptes : en 2017, il reste 714 millions de masques : 616 millions qui avaient été achetés en 2005-206 et sans date de péremption et 98 millions acquis entre 2014 et 2016. (714-616+19=117). Seuls 19 millions d’unités ont été sauvés in extremis.

François Bourdillon, ancien directeur de Santé Publique France, a qui a succédé la Directrice actuelle Geneviève Chêne, a donné quelques clés des dessous de ce « Fahrenheit 451 » de la protection sanitaire. Il avait reçu un courrier de Benoit Vallet, Directeur de la DGS de l’époque, lui demandant de lancer un programme de contrôle de qualité et de l’efficacité des 616 millions de masques. Le journal Libération du 27 avril 2020 indique qu’une entreprise Belge s’est chargée de ses tests et de conclure que les masques étaient non conformes. Au second semestre 2018, François Bourdillon écrit à la DGS pour indiquer que les masques sont périmés et non fonctionnels, les masques datant de 2005-2006 ont été mis au pilon, apprend t-on dans le Journal Le Monde. Ce même Benoit Vallet de dire aujourd’hui: « ces masques peuvent être utilisés même quand ils sont anciens ». Pour aller dans ce sens, la DGA (Direction Générale de l’Armement) et l’ANSM (Agence nationale de sécurité du médicament) ont évalué la fiabilité des masques, et ont confirmé qu’ils étaient utilisables sauf une partie rongée par l’humidité pour cause de mauvais stockage.
La question donne le vertige, et pourtant mérite d’être posée: Pourquoi Monsieur Vallet, pourtant persuadé que les masques sont utilisables, demande-t-il une étude fiabilité? Il sait pertinemment que des masques achetés 10 ans auparavant, dont la péremption est de 5 ans en moyenne, ne seront ni garanties ni aussi efficaces. Mais, en cas de pénurie, ils auraient, sans aucun doute été très utiles à la population (tout aussi bien qu’un masque dit alternatif ou grand public), qui, à l’heure où nous écrivons cet article, a mobilisée des milliers de couturières pour remplir le vide ainsi créé. Une autre question se pose sur les conditions de stockage qui manifestement ne respectent pas les recommandations fournisseurs.


Doctrine des masques et déresponsabilisation de l’Etat

En 2011, c’est le Haut Conseil de la Santé Publique (HCSP) qui édicte sa nouvelle doctrine : il faut une grande quantité de masques chirurgicaux, jugés très utiles, mais réserver les FFP2 aux professionnels. D’ailleurs une circulaire de novembre 2011 complète cet avis médical : il est question pour la première fois de stocks stratégiques pour les masques chirurgicaux, gérés par l’Etat et tactiques FFP2, à la charge des employeurs. Ainsi, l’Etat se désengage des masques FFP2 dès 2011!

Cette doctrine de 2011 a encore évoluée au nom de la décentralisation. C’est ainsi que le 16 mai 2013, le SGDSN indique que « la protection des travailleurs révèle de la responsabilité des seuls employeurs, publics ou privés », donc l’Etat ne doit plus gérer son stock stratégique destiné au public. Et, à l’initiative des ministères de l’intérieur et de la santé, une circulaire du 11 juin 2013 vient préciser le dispositif : D’un côté les stock stratégiques seront gérés par les Préfectures, et de l’autre, les stocks tactiques seront gérés par les ARS. Ce millefeuille administratif est aujourd’hui dénoncé par toutes les personnalités de terrain à la « recherche d’un masque », comme Jean Rottner ou Philippe Juvin parlant pour ce dernier de « médiocrité de la haute administration, avec des hauts fonctionnaires qui sont dans l’entre-soi ».

Ce sont de telles directives a notamment causée la fermeture de l’usine de masques FFP2 de Plaintel, près de Saint-Brieuc. Lorsque la pandémie est réellement présente en France, l’Etat va commander 2,25 milliards de masques à des prix faramineux. Aujourd’hui, malgré des discussions entre l’ex-PDG de l’usine et le gouvernement, sa réouverture n’en est rien moins certaine. Le prix du masque chirurgical était de 35 centimes en 2018 à Plaintel, à combien revient un masque acheté en Chine aujourd’hui? D’après le Figaro, 40 fois sa valeur initiale!


Les poupées russes au royaume de la prévention française

Suite à la nouvelle doctrine de 2013, un problème de taille apparaissait de facto : comment vérifier le stock global de masques en France du fait de cette décentralisation? En mars 2007, Xavier Bertrand avait crée l’Eprus (Etablissement de préparation et de réponse aux urgences sanitaires). Chaque trimestre, l’Eprus transmet un rapport avec l’inventaire des entrepôts. La France doit avoir un stock permanent de 1 milliard de masques, comme nous le savons et « à (s)on arrivée », dit Xavier Bertrand « il y avait 616 millions de masques chirurgicaux », soit presque deux fois moins que ce qui est préconisé!


Une erreur de casting : Jérôme Salomon

En 2012, une nouvelle structure voit le jour pour des questions de mutualisations et d’économies de personnels : Santé Publique France, qui concrétise la fusion de l’Eprus, de l’Institut de Veille Sanitaire et et de l’Institut de prévention et d’éducation pour la Santé (Inpes). Cette fusion a pour principal résultat, on le verra ultérieurement, d’avoir des fonctionnaires très loin du terrain ou de favoriser le fait du prince.

Le 16 mai 2012, Marisol Touraine devient Ministre de la santé et s’entoure d’un conseiller très connu du grand public aujourd’hui qui n’est autre que Jérôme Salomon. Son travail, c’est la sécurité sanitaire sanitaire et… l’anticipation des crises. Bien ancré à gauche, il a connu dès l’internat les dorures des cabinets ministériel avec Bernard Kouchner, dont s’est un proche, puis participé au Think Tank Terra Nova en 2010, avant de conseiller Touraine. Passionné de piano, il a fait ses gammes à l’hôpital de Garches en tant que chef de clinique assistant des hôpitaux de 1999 à 2002, puis praticien hospitalier, de 2004 à 2009. Depuis, l’homme a prouvé son sens politique plus que son efficacité pragmatique. Ambitieux, celui que les médecins allument à longueur d’émissions de télévision pour sa suffisance se rapproche de Macron lorsque celui-ci a quitté Hollande, assurant son avenir professionnel.
Le 5 décembre 2016, il rédige une note alarmiste : « la possibilité de survenue d’un événement naturel d’ampleur, avec un impact financier et d’image, et des capacités de réactions dépassées (…) doit être sérieusement envisagée et anticipée. La France n’est pas prête. Notre pays doit adapter ses organisations aux spécificités des crises majeures à venir ». Deux ans et une présidentielle plus tard, le voilà désormais Directeur Général de la Santé depuis le 8 janvier 2018. Auditionné à l’Assemblée Nationale, il affirme avec un aplomb déconcertant:

« Il y a des stocks stratégiques importants détenus par Santé publique France sur les masques chirurgicaux. On n’a pas d’inquiétude (…) Il n’y pas de sujet de pénurie. (Jérôme Salomon)

Il est le trait d’union entre Marisol Touraine et Agnès Buzyn, et savait l’état des masques avec précision dès 2018.

Agnès Buzyn, sorte de capitaine de Costa Concordia sanitaire, qui largue les amarres le 16 février 2020 et annoncera le 17 mars qu’un tsunami sanitaire nous attend et qu’elle avait prévenu Edouard Philippe et Emmanuel Macron… Cette même Agnès Buzyn, qui a l’art de privilégier l’appétence à la compétence, choisira comme conseiller technique chargé de la sécurité sanitaire, Monsieur Jacques-Olivier Dauberton, médecin généraliste d’un village de 518 âmes, sans aucune formation sur le sujet! Et du côté du contrôle parlementaire, cela irrite des députés et sénateurs de tous bords, qui se sont heurtés à des hauts fonctionnaires et des ministériels obtus lorsqu’ils ont mis le doigt sur le sujet des masques… Ainsi de cette réponse d’un conseiller ministériel de Marisol Touraine interrogé par l’ex-sénateur LR Francis Delattre :

« Nous n’allons pas gérer les stocks de masques, c’est coûteux, parce qu’il faut les détruire tous les cinq ans. » (Propos rapportés dans l’enquête du Monde)


Responsabilité : les politiques se renvoient la balle

Avec un instinct de survie particulier aiguisé, les ministres successifs ont tous pointés la responsabilité de leur prédécesseurs… La trouille des procès et des commissions d’enquêtes, malgré la loi d’auto-amnistie votée par les copains LREM à l’Assemblée, peut-être. Il faut dire que le spectre de l’affaire du sang contaminé est dans tous les esprits. Attaquant Xavier Bertrand et Marisol Touraine, Olivier Véran tonne: « En 2011, 2013, il a été décidé que ce milliard de masques n’était plus indispensable (NDLR: nous savons désormais que cette assertion est fausse) (…) 2013, c’était une autre mandature » Suite à ce renvoi dans ses 22 mètres, Olivier Véran reçoit un coup de fil excédé de son ex-consoeur socialiste qui lui dit: « Tu charries », suite à quoi ce dernier s’excuse et affirme qu’il est désolé (Gala). Le socialisme créé, au dessus du nouveau et de l’ancien monde, une camaraderie bienveillante.

Il en va de même pour ses autres (anciens) amis du gouvernement: pour Manuel Valls « Jamais son cabinet n’a été interrogé sur ce sujet (des masques) ». Pour le rapporteur socialiste de la mission Santé Gérard Bapt pendant 5 ans « Personne ne nous a alerté sur cette question ». Jean-Louis Touraine, spécialiste de la médecine, parle lui d’un changement de doctrine « peu perceptible ». Quand à l’ancien locataire de Matignon, Jean-Marc Ayrault, il donne sa bénédiction finale à tout ce petit monde, puisque pour lui, il est prématuré de rechercher des responsabilités politiques. Seule l’ex-députée socialiste de Savoie, Bernadette Laclais, concède: « Je suis obligée de vous dire oui, et ça me gêne, parce que j’ai presque un sentiment qu’on n’a pas bien fait les choses, peut-être. »

Dans cette farandole faite de mensonges, d’omissions, de petits calculs budgétaires et d’orgueil démesuré, on a compris que chacun voulait sauver sa peau à défaut d’avoir su ne pas exposer ses fonctionnaires, policiers et soignants notamment, à un dénuement habilement travesti en stratégie, reportée semaine après semaine à grands coups de présentations Powerpoint et de déclarations picaresques, comme un défilé de carnaval, façon fête des Morts au Mexique.

Une réflexion au sujet de « Scandale des masques : quand la gestion du stock vire au carnaval »

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